Le bien-être contemplatif : une forme de bonheur sous-estimée

Le bien-être centré sur le plaisir, la détente et la stimulation

Dans la culture contemporaine, le bien-être est souvent compris de manière principalement :

  • hédonique : plaisir, confort, absence de douleur, divertissement, stimulation agréable ;
  • corporelle : détente physique, sommeil, alimentation, sexualité, activité physique, soins du corps ;
  • émotionnelle immédiate : “se sentir bien”, être motivé, enthousiaste, positif.

Cette vision est bien réelle et fait naturellement partie de la vie humaine. En tant que psychologue, j’utilise constamment et très concrètement ces sources de bien-être en psychothérapie, car elles jouent souvent un rôle fondamental dans l’équilibre psychologique.

Mais elle peut aussi tendre parfois à réduire le bien-être à une succession d’états agréables, souvent dépendants des circonstances extérieures. Il s’agit avant tout de rechercher des expériences agréables et d’éviter les expériences désagréables.

Le bonheur peut aussi devenir associé à l’excitation positive, à la nouveauté, aux loisirs, aux expériences intenses, notamment dans un contexte où l’attention peut être stimulée sans cesse par l’univers mental de courtes vidéos. Ces contenus captent facilement l’attention et procurent rapidement des états d’esprit plaisants. Mais, à force, l’attention peut devenir plus fragmentée et dispersée, ce qui conduit certains journalistes à parler d’une “société TDAH” (en référence au Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité).

Le bien-être oublié : la qualité de l’esprit

Ces dimensions du bien-être sont réelles et importantes, mais elles tendent à laisser dans l’ombre des états d’esprit plus silencieux et moins spectaculaires comme le contentement, ou l’esprit profondément en paix sans tension psychique, ou l’esprit de bienveillance prolongée. Je pense également à la stabilité intérieure, la simplicité, l’absence relative de conflit intérieur et la capacité à être, sans chercher constamment autre chose. Ces états d’esprit sont profondément transformateurs.

Deux personnes peuvent disposer des mêmes conditions extérieures et pourtant vivre intérieurement des réalités différentes. L’une peut être constamment tendue, agitée, insatisfaite ou mentalement dispersée. L’autre peut éprouver une forme de calme, de contentement ou de sécurité intérieure beaucoup plus profonde. Cela montre que le bien-être ne dépend pas uniquement des circonstances. Il dépend aussi de la qualité même de l’esprit, et notamment :

  • son rapport aux pensées ;
  • sa capacité au contentement ;
  • son degré de réactivité émotionnelle ;
  • sa tendance à comparer, anticiper ou contrôler ;
  • sa relation au désir avide ou à l’aversion.

Ce constat incite à ne pas seulement améliorer les conditions de vie, mais aussi à transformer le fonctionnement de l’esprit lui-même.

Dans beaucoup de traditions contemplatives, mais aussi dans certaines approches psychologiques modernes, ces qualités sont vues comme des composantes centrales du bien-être humain. Alors pourquoi sont-elles si sous-estimées ?

Quelques raisons de l’oubli de l’esprit

Il existe probablement plusieurs raisons pour lesquelles ces composantes du bien-être sont moins reconnues.

D’abord, elles sont moins visibles et moins “commercialisables”. Une excitation agréable, un plaisir sensoriel ou une réussite sociale produisent des signaux forts, rapides et facilement partageables. À l’inverse, un esprit profondément apaisé peut sembler extérieurement banal. Il ne produit pas forcément d’intensité spectaculaire. Dans une société très orientée vers la stimulation, la performance et la nouveauté, cet état peut même être confondu avec quelque chose de fade ou d’ennuyeux. Il existe aussi une confusion fréquente entre excitation et bonheur. Or un esprit profondément paisible peut être très vif et vivant, énergique, sans être agité. De nombreux méditants découvrent qu’il existe une forme de bien-être plus subtile moins dépendante des circonstances, mais plus stable et plus ressourçante.

En psychologie, cela rejoint aussi les distinctions classiques entre bien-être hédonique, bien-être eudémonique, et parfois bien-être contemplatif ou existentiel. Le bien-être eudémonique inclut davantage le sens, la cohérence intérieure, les valeurs et la qualité de la relation à soi et aux autres, contrairement au bien-être hédonique davantage centré sur le plaisir.

Mais même ces notions ne distinguent pas toujours clairement certains états propres au bien-être contemplatif ou existentiel : la détente profonde de l’esprit, la diminution de la compulsion mentale, la douceur attentionnelle, la bienveillance stable ou le sentiment d’ouverture paisible.

Ensuite, beaucoup de personnes ont peu d’expérience de ces états de manière prolongée. Elles peuvent connaître une détente après effort, un plaisir ou un moment calme. Mais un esprit durablement moins contracté, moins défensif, moins avide ou moins agité est une expérience plus rare. Sans expérience directe, il est effectivement difficile d’en faire une valeur centrale.

 

Le contentement : une dimension sous-estimée du bonheur

Le contentement est probablement l’une des qualités psychologiques les moins valorisées aujourd’hui.

Dans des sociétés fortement organisées autour de la stimulation, de la nouveauté et de l’optimisation permanente, l’idée même de contentement peut parfois sembler étrange, voire suspecte. Être content de ce qui est peut être confondu avec le manque d’ambition, la passivité, la résignation, l’absence de désir.

Pourtant, le contentement ne signifie pas nécessairement renoncer à agir ou à créer. Il correspond davantage à une diminution du sentiment de manque permanent.

Beaucoup de souffrances psychologiques contemporaines sont liées à cette impression diffuse que quelque chose devrait toujours être différent.

L’esprit peine alors à se déposer. Il reste continuellement tourné vers l’objet suivant, la stimulation suivante, la résolution suivante.

La bienveillance comme forme de bien-être

Autre qualité de l’esprit cultivée par la méditation : la bienveillance. La méditation met l’accent sur l’état émotionnel plutôt que de la voir seulement comme une qualité morale ou relationnelle. Lorsqu’elle est réellement cultivée de manière prolongée, elle transforme directement l’expérience intérieure.

Beaucoup de personnes découvrent alors que certaines émotions peuvent être intrinsèquement apaisantes. Un esprit habité durablement par la bienveillance tend souvent à devenir moins défensif, moins tendu, moins menaçant pour lui-même et pour les autres.

La paix intérieure n’est pas une absence de vie

De même, lorsque l’on évoque un esprit profondément paisible, certaines personnes imaginent un état un peu fade, ralenti ou éteint.

Pourtant, les états méditatifs profonds montrent souvent exactement l’inverse. Dans certaines formes de recueillement (samādhi), il peut apparaître :

  • une grande stabilité intérieure ;
  • une réduction profonde de l’agitation mentale ;
  • une raréfaction des pensées ;
  • une absence relative d’envie de bouger ou de chercher autre chose ;
  • un apaisement très profond ;
  • une forme de simplicité et d’unification intérieure.

Mais cet état n’est pas une sous-activation ou un engourdissement psychique. Il peut au contraire être marqué par une grande clarté, un calme extraordinaire, une présence très vive, une sensation de profondeur intérieure. C’est important de le signaler car du point de vue du mental qui recherche toujours la stimulation, on peut confondre paix et ennui, calme et manque de vitalité, silence mental et vide existentiel. Ici, c’est tout l’inverse. Il existe une paix de l’esprit profondément vivante.

Ces trois exemples d’états d’esprit suggèrent que le bien-être ne dépend pas uniquement de ce que nous obtenons du monde, mais aussi des états d’esprit que nous cultivons au quotidien.