Les trois sentiments de soi chez Antonio Damasio (Le sentiment même de soi)

Je viens de relire « Le sentiment même de soi » par Antonio R. Damasio (Antonio R. Damasio, Le Sentiment même de soi : corps, émotions, conscience, Paris, Odile Jacob, , 380p) dont les réflexions sont reprises dans L’autre moi-même – Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, Odile Jacob,

Antonio R. Damasio, né à Lisbonne (Portugal) en 1944, est médecin, professeur de neurologie, neurosciences et psychologie. Il travaille aux Etats-Unis à l’université de Californie du sud. Il est également l’auteur de

 

Le rôle essentiel de l’émotion dans la décision et le raisonnement

Il est notamment connu pour l’identification de sites neuronaux impliqués dans le processus des émotions et la démonstration que les émotions sont impliquées dans la prise de décision. D’où « l’erreur de Descartes » qui séparait l’esprit et le corps ou encore la rationalité et l’émotion.

L’étude neurologique de la conscience humaine et du sentiment de soi

En s’appuyant sur l’étude de cas de patients présentant des troubles neurologiques de la conscience (épilepsie, absence…), A. Damasio théorise différents types de conscience et trois sentiments de soi.

Par « conscience« , Damasio veut parler des contenus de la conscience ou de la « connaissance », qui seraient constitués des relations entre « l’organisme » et « l’objet ».

« Si vous ouvrez un dictionnaire classique en quête d’une définition de la conscience, vous aurez des chances de trouver une variante de ceci : « La conscience (consciousness) est l’état d’être au fait (awareness) de nous-mêmes et de ce qui nous entoure. » » (L’autre moi-même, p. 193)

En français, cela revient à faire une distinction entre au moins deux sens du mot conscience :

  • la conscience comme ensemble des contenus traités par l’organisme en relation avec tous les stimuli perçus du corps et de son environnement (consciousness). (Ce concept postule donc de façon absolue une séparation entre un « corps » ou un « individu » et un « environnement ».)
  • la conscience comme le fait d’être au fait (awareness).

Aussi, comme la plupart des travaux en neurosciences, les travaux de Damasio portent sur le premier sens du mot conscience, mais enrichi par un sentiment de soi lié à la notion biologique d’organisme.

« C’est un état particulier de l’esprit, enrichi par le sentiment (sense) de l’organisme en particulier dans lequel l’esprit est à l’œuvre. Cet état de l’esprit comprend également une connaissance du fait que ladite existence est située, que des objets et des événements l’entourent. La conscience est un état de l’esprit auquel s’ajoute un processus du soi.

L’état conscient de l’esprit est vécu exclusivement à la première personne pour chacun de nos organismes ; il n’est jamais observable par quelqu’un d’autre. Cette expérience appartient en propre à chacun de nos organismes et non à d’autres. Mais le fait quelle soit exclusivement privée n’implique pas que nous ne puissions adopter un point de vue relativement « objectif » sur elle. » (L’autre moi-même, p. 193-194)

Trois sentiments de soi : proto-soi, soi-noyau, soi autobiographique

A. Damasio distingue trois étapes du soi ou de construction du support biologique du « moi », par 3 couches allant de la plus primaire à la plus élaborée :

1. Le proto-soi

C’est l’information la plus élémentaire de soi. Elle est pré-consciente. La fonction de ce soi est de constamment détecter et enregistrer, moment par moment, les changements physiques internes qui affectent l’homéostasie de l’organisme. Cet état pré-conscient est la base sur laquelle peuvent se construire le « soi central » et le « soi autobiographique ».

Plusieurs zones du cerveau sont nécessaires pour que le proto-soi fonctionne:

  • l’hypothalamus, qui contrôle l’homéostasie générale de l’organisme,
  • le tronc cérébral, dont les noyaux cartographient les signaux corporels,
  • le cortex insulaire dont la fonction est liée à l’émotion.

Ces zones du cerveau travaillent ensemble pour cartographier l’état actuel des réponses du corps aux changements environnementaux ou plus globalement des interactions avec un stimulus interne ou externe.

Le proto-soi n’a pas besoin de langage pour fonctionner et est donc en rapport direct avec l’expérience. Ce flux d’informations de notre état viscéral repose sur le système de régulation de notre état physiologique. Il est la base des réactions physiques.

Lorsque l’organisme enregistre une modification, la deuxième couche de soi peut émerger : la conscience-noyau.

2. Le soi central (ou soi-noyau ou conscience-noyau)

C’est le soi qui émerge lorsque la modification de l’organisme issue du proto-soi devient consciente ou « sentie ». C’est le sentiment à chaque moment qu’il existe en nous un film individuel qui nous appartient, qui intègre différents canaux sensoriels.

La conscience noyau génère un sens momentané de soi en construisant continuellement des images mentales, basées sur les informations de l’état corporel (proto-soi).

Cette conscience-noyau n’a besoin de mémoire, de langage ou d’interactions sociales. Elle ne concerne que le moment présent et ne peut pas réfléchir sur des expériences passées ou se projeter dans le futur. Elle n’est pas exclusif aux êtres humains et reste constant et stable tout au long de la vie de l’organisme.

3. Le soi autobiographique (conscience étendue)

Le soi autobiographique repose sur une conscience étendue qui inclut le sens de sa propre identité séparée en tant qu’individu, la mémoire, le rapport au passé et au futur, les interactions.

« Le soi autobiographique apparaît lorsque les objets de la biographie de quelqu’un engendrent des pulsations du soi-noyau qui sont, ensuite, temporairement reliées pour former une structure cohérente à grande échelle. »

Il puise dans la mémoire des expériences passées qui implique l’utilisation de la pensée supérieure et du langage (au sens psychologique du terme et pas forcément au sens linguistique de l’idiome). Elle peut être remodelée pour refléter de nouvelles expériences.

Cette conscience est particulièrement humaine, mais un chien et un chimpanzé bonobo par exemple auraient une conscience étendue car ils ont acquis un sens de la mémoire individuelle, un sens du passé et aussi du futur.

Ce niveau ne pourrait pas exister sans ses prédécesseurs, et, contrairement à eux, nécessite une vaste utilisation de la mémoire conventionnelle. Par conséquent, une lésion cérébrale au centre de la mémoire d’une personne peut endommager sa conscience étendue, sans toucher aux autres couches.

 

Schémas des 3 types de sentiments de soi

Images extraites du livre « Le sentiment même de soi » :

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *