La mindfulness (pleine conscience) n’est pas forcément laïque : sur les origines et usages du terme

D’où vient le terme mindfulness ? Est-il exact de dire que cela décrit uniquement les programmes laïcs de pleine conscience ?

Dans un livre diffusé partout qui vient de sortir, je lis que Jon Kabat-Zinn s’est inspiré dans les années 1980 « de la pratique du Vipassana, une forme de méditation bouddhiste, pour élaborer un protocole de méditation qu’il baptise mindfulness, « pleine conscience » en français ».

Si le protocole a été baptisé « Mindfulness-Based Stress Reduction (MBSR) » et non juste « mindfulness », la formule du livre fait penser en revanche que Jon Kabat-Zinn a inventé la « mindfulness« /pleine conscience, ce qu’il récuse bien volontiers. Pourtant, c’est ce que j’entends partout en tant qu’instructeur MBSR.

Ces questions terminologiques et historiques sont importantes dans la mesure où des décisions définitives sont prises tous les jours à partir de ces simples mots. Par exemple, des décisions de suivre tel ou tel stage, de financer une formation ou non -même universitaire-, de reconnaître une personne comme légitime, de pouvoir louer une salle pour une conférence-atelier sur la « mindfulness » et pas pour un stage de « méditation », etc. Un seul mot suffit pour fermer des portes. Cela suscite aussi beaucoup d’affects, des rejets et des attachements sur de simples mots sans savoir leurs limites. Cela peut aussi mettre en rogne à juste titre ceux qui apprécient le bouddhisme car cela donne l’impression que la vague de la pleine conscience est en train de réécrire l’histoire en s’appropriant les termes de « mindfulness » ou « pleine conscience ».

Ni la méditation de pleine conscience/ mindfulness meditation, ni les termes sont nouveaux.

Concernant le type de méditation, le Bouddha (624 av. J.-C. et 544 av. J.-C) la pratiquait et la définit très précisément au cours de milliers de discours (sutta). Cela fait au minimum 2500 ans d’existence ! Elle s’est appelée méditation vipassana mais on rencontre d’autres noms dans les textes millénaires bouddhistes les plus anciens en pali : bhavana, sati, satipatthana vipassana… Les traductions en anglais utilisent le terme mindfulness.

Le terme anglais « mindfulness » n’a pas non plus été conçu par Jon Kabat-Zinn comme pourrait le faire croire le livre (et cela n’enlève rien à son génie d’adaptation pour le milieu de la santé occidentale). Des livres de méditation comportent d’ailleurs le terme bien avant la conception du MBSR en 1979:

  • « Satipatthana vipassana. Insight through Mindfulness » par Mahasi Sayadaw a été traduit en anglais en 1957 par U Pe Thin.
  • Thich Nhat Hanh a publié son livre « The Miracle of Mindfulness » / « Le miracle de la pleine conscience » en 1975.
  • Ram Dass, ancien professeur de psychologie à l’université Harvard, écrivait en 1971 dans « Be here now »:

« The southern Buddhists (Theravadin) practice a form of meditation called Satipatthana Vipassana (Application of Mindfulness).

It starts with the simple exercise of Bare Attention. All that you do is register thoughts, states, etc. in the present. (…) You don’t think about your thoughts. You merely note them. This produces “peaceful penetration.” You transcend conceptual thought. »

Et je pourrais continuer ainsi avec de très nombreux livres dans le bouddhisme Theravada.

Qui a donc inventé le terme « mindfulness »  appliqué à la méditation ?

Le terme « mindfulness » associé au terme pali « sati » est déjà dans le dictionnaire pali / anglais de la Pali Text Society publié par des érudits britanniques en 1921-25, Thomas William Rhys Davids et William Stede. (Le pali est une langue ancienne de transcription exclusivement bouddhiste.)

L’encyclopédie Wikipedia en anglais fait même remonter le terme anglais associé à ce type de méditation bouddhiste (sati) au 19e siècle :

« The Pali-language scholar Thomas William Rhys Davids (1843–1922) first translated sati in 1881 as English mindfulness in sammā-sati « Right Mindfulness; the active, watchful mind ».[T. W. Rhys Davids, tr., 1881, Buddhist Suttas, Clarendon Press, p. 107.] Noting that Daniel John Gogerly (1845) initially rendered sammā-sati as « Correct meditation », [D. J. Gogerly, « On Buddhism », Journal of the Ceylon Branch of the Royal Asiatic Society, 1845, pp. 7-28 and 90-112.]

Henry Alabaster, in The Wheel of the Law: Buddhism Illustrated From Siamese Sources by the Modern Buddhist, A Life of Buddha, and an Account of the Phrabat (1871), had earlier defined « Satipatthan/Smrityupasthana » as « The act of keeping one’s self mindful. » »